La presse à assignats

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    Assignat de dix sous 1792 Collection Banque de France – Photo Banque de France
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    Assignat de deux mille francs 1795 (recto) - Collection Banque de France – Photo Banque de France
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    Assignat de deux mille francs 1795 (verso) - Collection Banque de France – Photo Banque de France
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    Presse à assignats de la Monnaie de Paris – Photo Monnaie de Paris

De 1789 à 1795, environ 1,2 milliard de coupures d’assignats, pour une valeur nominale de 40 milliards de livres tournois, furent émises par la France révolutionnaire. Une presse à assignats, prêtée par la Monnaie de Paris, sera exposée à la Cité de l’économie et de la monnaie et permettra d’illustrer ce phénomène.

Juste après la nationalisation des biens du clergé, décrétée en novembre 1789, il est décidé d’émettre auprès de la population des bons, générateurs d’intérêts, représentant chacun une fraction de la valeur de ces biens. Créance sur l’État propriétaire, ces bons sont « assignés » (on pourrait dire « gagés ») sur les biens du clergé, d’où leur nom d’assignats. En effet, il était prévu que l’État, émetteur, rembourse et annule les assignats au fur et à mesure de la vente des biens du clergé.

Or, les ventes des biens du clergé se révèlent beaucoup plus complexes et longues que prévu. Face aux difficultés rencontrées, un décret d’avril 1790 stipule que les assignats « sont considérés partout à l’égal du numéraire effectif » c’est-à-dire comme les pièces d’argent ou d’or qui ont cours à cette époque. L’intérêt qu’ils génèrent est supprimé en octobre de la même année et l’assignat devient donc véritablement, alors, du papier-monnaie. Le mécanisme conduisant à l’impression d’une quantité astronomique d’assignats est ainsi lancé.

Au départ, les émissions sont limitées – 400 millions de livres en 1789, 1 200 millions en 1790 – mais le mouvement s’accélère, en particulier à partir d’avril 1794, sous la pression des dépenses engendrées par les guerres. Le nombre d’assignats en circulation n’a plus aucune relation avec la valeur des biens du clergé. Représentant 8 milliards de livres en avril 1794, les émissions cumulées vont atteindre 45 milliards de livres en avril 1795.

Assez rapidement, la défiance s’installe : en septembre 1793, une loi dispose que toute personne refusant les assignats en paiement, voire tenant seulement des discours tendant à discréditer les assignats, pourra être punie de la peine de mort !

En décembre 1795 (dans le contexte du Directoire), il est décidé de mettre un terme à l’émission des assignats et de détruire le matériel nécessaire à leur fabrication. Le 18 février 1796, cette opération de destruction est effectuée publiquement place Vendôme, à Paris : à quelques exceptions près, les poinçons et matrices d’assignats sont brisés, le papier à assignat brûlé, de même qu’un certain nombre d’assignats, autodafé qui marque ainsi la fin d’un système monétaire en vigueur depuis environ six ans. La place Vendôme est alors à proximité immédiate des ateliers d’impression d’assignats, installés depuis fin 1792 dans l’ancien couvent des Capucines (détruit ensuite, au début du XIXème siècle, pour le percement de la rue de la Paix). En février 1796, au moment de la destruction du matériel de fabrication des assignats, ces derniers ne valent plus qu’1/280è de leur valeur initiale.

Le système d’assignats fut un échec monétaire retentissant. Il ne fit que renforcer la méfiance des Français à l’égard du papier-monnaie, déjà perceptible depuis la malheureuse expérience de Law en 1719.

Il eut cependant le mérite d’encourager l’innovation technique dans le domaine de la papeterie et de l’impression.

Pour fabriquer les assignats en masse, les méthodes traditionnelles deviennent vite trop lentes. En 1789, elles ont peu évolué depuis les premières impressions en caractère mobile en Europe, au milieu du XVe siècle : les presses à imprimer n’ont pas fait de progrès considérables depuis l’époque de Gutenberg. Les caractères sont calés dans un cadre – la forme –, puis encrés à l’aide de tampons en peau et placés sur le plateau horizontal de la presse à imprimer, le marbre. La feuille à imprimer est disposée sur la forme encrée. Le plateau situé au-dessus du marbre, fixé au pied d’une vis verticale, est abaissé par l’ouvrier sur le marbre au moyen d’un levier. Le relief encré des caractères se reporte ainsi sur la feuille de papier.

Aux plateaux en bois utilisés depuis le XVe siècle, Anisson-Duperron, directeur de l’imprimerie royale puis nationale de 1785 à 1792, substitue des plateaux en métal : ceci permet de n’actionner le levier qu’une fois par feuille imprimée alors que deux coups étaient nécessaires, jusqu’alors. Ces nouvelles presses, utilisées pour toutes les émissions d’assignats, réduisent certes considérablement les délais d’impression mais, face à la nécessité d’imprimer des millions d’assignats, d’autres perfectionnements sont rapidement recherchés.

Ainsi, on en vient à adopter un procédé qui substitue à la composition en caractères mobiles (qu’il fallait rassembler caractère par caractère) une forme imprimante unique, le cliché, moulé à partir d’une matrice (reprenant l’ensemble de l’ « image » de l’assignat). Deux exemples de matrices d’assignats, prêtées par la Bibliothèque nationale de France, seront également exposés à la Cité de l’économie et de la monnaie.

Par ailleurs, la lutte contre la contrefaçon engage les responsables de la fabrication à rechercher des solutions techniques de plus en plus sophistiquées. En effet, très rapidement, de faux assignats circulent. De nombreux essais ont donc été effectués par les autorités : recherches de filigranes, apposition de timbre sec en relief ou de timbre dit identique (recto verso), ou apposition de signatures différentes.

L’un des principaux éléments d’authentification consiste, dès le départ, à numéroter chacun des assignats émis. Dans un premier temps, ce numérotage est réalisé manuellement par des employés de la Trésorerie, travail à la fois long et fastidieux. Des essais de mécanisation entrepris à partir de 1792 aboutissent à l’invention d’un numéroteur mécanique par Richer. Ce dispositif, adjoint à la presse, est mis en œuvre à compter d’octobre 1793, et permet la numérotation des assignats en même temps que leur impression.

La presse à assignats qui sera présentée à la Cité de l’économie et de la monnaie, authentique machine de l’époque révolutionnaire, est une presse à un coup, dotée d’un mécanisme de numérotation automatique.

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Nous remercions nos collègues de la Monnaie de Paris et du Musée du CNAM pour leur contribution à la relecture de cet article.
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Sources :
"L’argent des révolutionnaires", Alain Mercier, musée du CNAM

"Les trois révolutions du livre", musée du CNAM ; « Les assignats et les papiers monnaies émis par l’État au XVIIIème siècle », Jean Lafaurie, Le léopard d’or.

 

 

Photos :
Assignat de 10 sous de 1792. Dix sous valaient une demie livre tournois, l’unité de compte monétaire qui resta en vigueur jusqu’en 1795. Le timbre sec (rond) de gauche représente un génie gravant le mot « Constitution » sur les tables de la Loi (ce timbre sec est l’œuvre du sculpteur Dupré) ; celui de droite représente Louis XVI, roi des Français. Les cartouches de texte du bas de la coupure indiquent respectivement, à gauche, « La loi punit de mort le contrefacteur » et, à droite, « La nation récompense le dénonciateur ».
Crédit image : collection Banque de France – photo Banque de France

Assignat de 2 000 francs de 1795 (recto et verso). Le franc a remplacé la livre tournois à partir du début 1795. Il n’est plus fait référence au roi : la France est devenue une république en septembre 1792 et Louis XVI a été guillotiné en janvier 1793.
Crédit image : collection Banque de France – photo Banque de France

Presse à assignats de la Monnaie de Paris.
Crédit image : Monnaie de Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Publié le 9 janvier 2014.