Premiers billets ou « papiers monnaie », en Chine

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    Détail, billet chinois, époque Song
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    Billet chinois, époque Song
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    Détail, billet chinois, époque Ming
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    Billet chinois, époque Ming
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    Billet chinois, époque Ming

Près de sept siècles avant son apparition dans le monde occidental, la monnaie en papier a été inventée en Chine. Les premiers vrais billets y furent émis à la fin du Xe siècle. Cette forme de monnaie a connu, en Chine comme ailleurs, de nombreuses vicissitudes, et notamment des périodes d’inflation galopante.

De la sapèque au feiqian

Pendant des siècles, l’unité monétaire de base en Chine a été la monnaie de bronze ou de laiton percée d’un trou central carré, nommée couramment « sapèque », rassemblée par des liens (ligatures) de mille unités.

Mais, avant même l’invention du billet proprement dit, deux considérations pratiques ont poussé les Chinois à trouver une alternative à la monnaie métallique : la lourdeur des ligatures, obstacle aux échanges, et la pénurie de pièces de bronze. Sous la dynastie Tang (618-907), les besoins en moyens d’échange se sont accrus en raison du développement des échanges intérieurs et  internationaux. Les marchands prirent l’habitude de recourir au crédit pour réaliser leurs transactions. Ils commencèrent à déposer de l’argent dans leurs corporations (associations par métier). Ils recevaient en échange un « hequan », ou billet de contrepartie, véritable lettre de change leur permettant de retirer une somme, identique à leur dépôt, auprès de leur corporation dans une autre ville. Au début du IXe siècle, l’État prit en partie le contrôle de ces échanges en mettant en place un système de reçus officiels, appelés « feiqian » ou « monnaie volante », que l’on pouvait retirer uniquement auprès de l’administration financière. Toutefois, les intermédiaires privés étaient également autorisés à pratiquer ce système de reçus.

Apparition du premier « papier monnaie »

Cette pratique, en se répandant, contribua à faciliter l’adoption future du papier monnaie, d’autant que, dans la tradition monétaire chinoise, l’idée de monnaie n’était pas obligatoirement liée à un métal précieux : on acceptait assez facilement des moyens d’échanges fiduciaires basés sur des supports sans grande valeur.

C’est à la charnière du Xe et du XIe siècle qu’apparut le premier « papier monnaie » remplissant une véritable fonction monétaire. Cette innovation financière majeure fut permise par l’avance technologique du monde chinois, inventeur du papier et de l’imprimerie.

Les premiers vrais billets à valeur libératoire (c’est-à-dire pouvant servir dans les paiements), les « jiaozi » (photos 1 et 2), apparurent à la fin du Xe siècle, sous la dynastie Song (960-1279). En raison de la persistance de la pénurie de métal, certains marchands émirent une monnaie privée en papier de mûrier, garantie par une réserve monétaire en pièces ou en sel et, plus tard, par une réserve en or et argent. En 1024, l’État s’assura le monopole d’émission. Mais, en raison d’une trop grande émission de billets, les réserves ne purent plus garantir la totalité de la masse monétaire en circulation ; en conséquence, la valeur des billets s’effondra rapidement.

« Ce papier est ensuite répandu dans tous les domaines de Sa Majesté, et personne n’ose, sous peine de la vie, refuser de le recevoir en paiement. »

Les billets étaient imprimés à l’encre noire, à partir de plaques gravées en bois ou en bronze. Les motifs étaient essentiellement constitués de caractères en langue chinoise. Au centre, était figurée l’équivalence de la valeur du billet en espèces métalliques.

Sous la dynastie mongole Yuan (1279-1367), le papier monnaie devint le seul moyen d’échange légal. Plusieurs types de billets furent émis, garantis par une réserve de soie ou d’argent, afin de répondre aux divers besoins. La confiance tenait d’ailleurs essentiellement au fait que ces billets étaient convertibles en soie et argent et qu’ils étaient acceptés pour le paiement des impôts, deux pratiques jusque-là exclues. Marco Polo décrivit avec étonnement et admiration, dans le récit de ses voyages, la fabrication et l’usage de tels billets à la cour de l’Empereur Kubilai Khan, à la fin du XIIIe siècle :

« La méthode d’émission est très formelle (…). Sur chaque coupon destiné à devenir un billet, des fonctionnaires spécialement désignés inscrivent leur nom et imposent leur cachet. Lorsque le travail est fait selon les règles, le chef nommé par le Khan imprègne son sceau de colorant et appose sa marque vermillon en haut de la feuille. C’est alors que le billet devient authentique. Ce papier est ensuite répandu dans tous les domaines de Sa Majesté, et personne n’ose, sous peine de la vie, refuser de le recevoir en paiement. »

Vicissitudes et inflation

Ce système monétaire régi par l’État fonctionna bien malgré les réticences d’une partie de la population, mécontente de devoir donner ses richesses en échange de ce papier monnaie. Mais, dans les dernières années de la dynastie, le système était en cours d’effondrement : une inflation galopante avait obligé, dès la fin du XIIIe siècle, à revenir partiellement à la monnaie de bronze.

La dynastie Ming (1368-1644) adopta également l’usage du papier monnaie. Pour en assurer la circulation exclusive, elle interdit même l’utilisation des sapèques de bronze (en 1394 puis en 1448) ainsi que celle des lingots d’argent (en 1397 et 1403). De nouveaux billets furent mis en circulation, sous le contrôle du ministère des Finances (photo 3, 4 et 5). Mais, là encore, les émissions excessives entrainèrent une grande crise inflationniste. Vers le milieu du XVIe siècle, les billets n’étaient plus acceptés en paiement. Échaudés par les échecs successifs, les Chinois abandonnèrent le papier monnaie, pendant plusieurs siècles. Les émissions ne reprendront qu’au milieu du XIXe siècle.

Ainsi, l’histoire du papier monnaie a connu, en Chine, de nombreuses vicissitudes, et notamment des périodes d’inflation galopante. Il n’en demeure pas moins que ce moyen d’échange a été utilisé, dans ce pays, près de sept siècles avant son apparition dans le monde occidental.

 

Nous remercions M. François Joyaux, professeur des Universités (e.r.) à l’Institut national des langues et civilisations orientales et directeur de la revue « Numismatique asiatique », pour sa contribution à la relecture de cet article.

 

Sources

Monnaies de Chine, François Thierry, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1992

Histoire de la monnaie, Véronique Lecomte-Collin et Bruno Collin, Trésor du Patrimoine, novembre 2003 

Le billet, une invention chinoise ? , Coralie Boeykens, site internet du Musée de la Banque nationale de Belgique, 5 septembre 2007

4 000 ans de moyens d’échange, Jacques Schoonheyt, Éditions Marot, Bruxelles, 2013

 

Photos

Billet chinois, époque Song ; source : Garry-saint

Billet chinois, époque Ming, Collection Banque de France


Publié le 25 octobre 2016.