L’économie en poèmes

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À l’occasion du Printemps des poètes, plongez dans l’univers du lyrisme et du charme, et découvrez comment Verlaine, Hugo, Apollinaire, Jean de La Fontaine et bien d’autres, font rimer argent avec nature, finance avec amour ou travail avec beauté.

« Melancholia », Victor Hugo (extrait)

À travers Melancholia, issu de son recueil les Contemplations, Hugo décrit avec souffrance le travail dur et pénible des enfants, dénonçant l’inhumanité de la société.

« ... Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.
Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
Ils semblent dire à Dieu : - Petits comme nous sommes,
Notre père, voyez ce que nous font les hommes !
Ô servitude infâme imposée à l’enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, oeuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,
Et qui ferait - c’est là son fruit le plus certain ! -
D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil !
Progrès dont on demande : Où va-t-il ? que veut-il ?
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l’homme !
Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
Maudit comme le vice où l’on s’abâtardit,
Maudit comme l’opprobre et comme le blasphème !
Ô Dieu ! qu’il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux ! »

« Au prolétaire », Guillaume Apollinaire

Issu de son recueil Alcools,  Apollinaire nous plonge avec ce poème dans l’atmosphère du travail ouvrier.

« Ô captif innocent qui ne sais pas chanter
Écoute en travaillant tandis que tu te tais
Mêlés aux chocs d’outils les bruits élémentaires
Marquent dans la nature un bon travail austère
L’aquilon juste et pur ou la brise de mai
De la mauvaise usine soufflent la fumée
La terre par amour te nourrit les récoltes
Et l’arbre de science où mûrit la révolte
La mer et ses nénies dorlotent tes noyés
Et le feu le vrai feu l’étoile émerveillée
Brille pour toi la nuit comme un espoir tacite
Enchantant jusqu’au jour les bleuités du site
Où pour le pain quotidien peinent les gars
D’ahans n’ayant qu’un son le grave l’oméga

Ne coûte pas plus cher la clarté des étoiles
Que ton sang et ta vie prolétaire et tes moelles
Tu enfantes toujours de tes reins vigoureux
Des fils qui sont des dieux calmes et malheureux
Des douleurs de demain tes filles sont enceintes
Et laides de travail tes femmes sont des saintes
Honteuses de leurs mains vaines de leur chair nue
Tes pucelles voudraient un doux luxe ingénu
Qui vînt de mains gantées plus blanches que les leurs
Et s’en vont tout en joie un soir à la male heure
Or tu sais que c’est toi toi qui fis la beauté
Qui nourris les humains des injustes cités
Et tu songes parfois aux alcôves divines
Quand tu es triste et las le jour au fond des mines. »

« Le laboureur et ses enfants », Jean de La Fontaine

 La Fontaine à travers cette fable nous interpelle quant à la richesse non pas matérielle mais celle qui résulte du travail.

«Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins.
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’Oût.
Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor. »

« La chenille », Guillaume Apollinaire

Dans ce poème, Apollinaire fait rimer en quelques vers travail et richesse.

« Le travail mène à la richesse.
Pauvres poètes, travaillons !
La chenille en peinant sans cesse
Devient le riche papillon. »

« La porte », Guillaume Apollinaire

Dans La Porte, Apollinaire nous partage une complainte sur la vie, à travers la métaphore du travail.

« La porte de l’hôtel sourit terriblement
Qu’est-ce que cela peut me faire ô ma maman
D’être cet employé pour qui seul rien n’existe
Pi-mus couples allant dans la profonde eau triste
Anges frais débarqués à Marseille hier matin
J’entends mourir et remourir un chant lointain
Humble comme je suis qui ne suis rien qui vaille


Enfant je t’ai donné ce que j’avais travaille. »

« Qui est ami du cœur est ami de la bourse », Joachim du Bellay

Dans Les Regrets, recueil de poèmes relatant un voyage malheureux dans la Rome de la Renaissance, Joachim du Bellay (v. 1522-1560) livre ce sonnet qui invite son destinataire à la modération dans la dépense et dessine, en filigrane, la façon dont l’argent s’immisce parfois dans les relations amicales.

« Qui est ami du coeur est ami de la bourse,
Ce dira quelque honnête et hardi demandeur,
Qui de l’argent d’autrui libéral dépendeur
Lui-même à l’hôpital s’en va toute la course.

Mais songe là-dessus qu’il n’est si vive source
Qu’on ne puisse épuiser, ni si riche prêteur
Qui ne puisse à la fin devenir emprunteur,
Ayant affaire à gens qui n’ont point de ressource.

Gordes, si tu veux vivre heureusement romain,
Sois large de faveur, mais garde que ta main
Ne soit à tous venants trop largement ouverte.

Par l’un on peut gagner même son ennemi,
Par l’autre bien souvent on perd un bon ami,
Et quand on perd l’argent, c’est une double perte. »

« Money ! », Paul Verlaine

Dans Chair, écrit l’année même de sa mort, Paul Verlaine (1844-1896) explore la féminité. Dans le poème « Money ! », il pose la question du train de vie de la femme aimée, train de vie dont il semble dire qu’il faille l’assumer.

« Ah oui, la question d’argent !
Celle de te voir pleine d’aise
Dans une robe qui te plaise,
Sans trop de ruse ou d’entregent :

Celle d’adorer ton caprice
Et d’aider s’il pleut des louis,
Aux jeux où tu t’épanouis,
Toute de vice et de malice.

D’être là, dans ce Waterloo,
La vie à Paris, de réserve,
Vieille garde que rien n’énerve
Et qui fait bien dans le tableau ;

De me priver de toute joie
En faveur de toi, dusses-tu
Tromper encore ce moi têtu
Qui m’obstine à rester ta proie !

Me l’ont-ils assez reprochée !
Ceux qui ne te comprennent pas,
Grande maîtresse que d’en bas
J’adore, sur mon cœur penchée,

Amis de Job aux conseils vils,
Ne s’étant jamais senti battre
Un cœur amoureux comme quatre
À travers misère et périls !

Ils n’auront jamais la fortune
Ni l’honneur de mourir d’amour
Et de verser tout leur sang pour
L’amour seul de toi, blonde ou brune ! »

« L’Avare qui a perdu son Trésor », Jean de La Fontaine

Dans cette fable, inspirée comme souvent de celles d’Ésope, Jean de La Fontaine (1621-1695) se moque de l’avarice, reprenant à son compte l’adage populaire selon lequel l’on n’emporte pas son argent dans la tombe.

« L’Usage seulement fait la possession.
Je demande à ces gens de qui la passion
Est d’entasser toujours, mettre somme sur somme,
Quel avantage ils ont que n’ait pas un autre homme.
Diogène là-bas est aussi riche qu’eux,
Et l’avare ici-haut comme lui vit en gueux.
L’homme au trésor caché qu’Esope nous propose,
Servira d’exemple à la chose.
Ce malheureux attendait
Pour jouir de son bien une seconde vie ;
Ne possédait pas l’or, mais l’or le possédait.
Il avait dans la terre une somme enfouie,
Son cœur avec, n’ayant autre déduit
Que d’y ruminer jour et nuit,
Et rendre sa chevance à lui-même sacrée.
Qu’il allât ou qu’il vînt, qu’il bût ou qu’il mangeât,
On l’eût pris de bien court, à moins qu’il ne songeât
A l’endroit où gisait cette somme enterrée.
Il y fit tant de tours qu’un Fossoyeur le vit,
Se douta du dépôt, l’enleva sans rien dire.
Notre Avare un beau jour ne trouva que le nid.
Voilà mon homme aux pleurs ; il gémit, il soupire.
Il se tourmente, il se déchire.
Un passant lui demande à quel sujet ses cris.
C’est mon trésor que l’on m’a pris.
- Votre trésor ? où pris ? - Tout joignant cette pierre.
- Eh ! sommes-nous en temps de guerre,
Pour l’apporter si loin ? N’eussiez-vous pas mieux fait
De le laisser chez vous en votre cabinet,
Que de le changer de demeure ?
Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.
- A toute heure ? bons Dieux ! ne tient-il qu’à cela ?
L’argent vient-il comme il s’en va ?
Je n’y touchais jamais. - Dites-moi donc, de grâce,
Reprit l’autre, pourquoi vous vous affligez tant,
Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent :
Mettez une pierre à la place,
Elle vous vaudra tout autant. »

« La Bourse », Émile Verhaeren

Dans « La Bourse », Émile Verhaeren (1855-1916) décrit l’atmosphère enfiévrée qui règne dans une place financière. Il propose un regard très critique des gains faits – et défaits – dans « le monument de l’or ».

« La rue énorme et ses maisons quadrangulaires
Bordent la foule et l’endiguent de leur granit
Œillé de fenêtres et de porches, où luit
L’adieu, dans les carreaux, des soirs auréolaires.

Comme un torse de pierre et de métal debout,
Avec, en son mystère immonde,
Le cœur battant et haletant du monde,
Le monument de l’or, dans les ténèbres, bout.

Autour de lui, les banques noires
Dressent des lourds frontons que soutiennent, des bras

Les Hercules d’airain dont les gros muscles las
Semblent lever des coffres-forts vers la victoire.

Le carrefour, d’où il érige sa bataille,
Suce la fièvre et le tumulte
De chaque ardeur vers son aimant occulte ;
Le carrefour et ses squares et ses murailles
Et ses grappes de gaz sans nombre,
Qui font bouger des paquets d’ombre
Et de lueurs, sur les trottoirs.

Tant de rêves, tels des feux roux,
Entremêlent leur flamme et leurs remous,
De haut en bas, du palais fou !
Le gain coupable et monstrueux
S’y resserre, comme des nœuds,
Et son désir se dissémine et se propage
Partant chauffer de seuil à seuil,
Dans la ville, les contigus orgueils.
Les comptoirs lourds grondent comme un orage,
Les luxes gros se jalousent et ragent
Et les faillites en tempêtes,

Soudainement, à coups brutaux,
Battent et chavirent les têtes
Des grands bourgeois monumentaux.

L’après-midi, à tel moment,
La fièvre encore augmente
Et pénètre le monument
Et dans les murs fermente.
On croit la voir se raviver aux lampes
Immobiles, comme des hampes,
Et se couler, de rampe en rampe,
Et s’ameuter et éclater
Et crépiter, sur les paliers
Et les marbres des escaliers.

Une fureur réenflammée
Au mirage d’un pâle espoir,
Monte parfois de l’entonnoir
De bruit et de fumée,
Où l’on se bat, à coups de vols, en bas.
Langues sèches, regards aigus, gestes inverses,
Et cervelles, qu’en tourbillons les millions traversent,

Échangent là, leur peur et leur terreur.
La hâte y simule l’audace
Et les audaces se dépassent ;
Des doigts grattent, sur des ardoises,
L’affolement de leurs angoisses ;
Cyniquement, tel escompte l’éclair
Qui casse un peuple au bout du monde ;
Les chimères sont volantes au clair ;
Les chances fuient ou surabondent ;
Marchés conclus, marchés rompus
Luttent et s’entrebutent en disputes ;
L’air brûle — et les chiffres paradoxaux,
En paquets pleins, en lourds trousseaux,
Sont rejetés et cahotés et ballottés
Et s’effarent en ces bagarres,
Jusqu’à ce que leurs sommes lasses,
Masses contre masses,
Se cassent.

Tels jours, quand les débâcles se décident,
La mort les paraphe de suicides
Et les chutes s’effritent en ruines

Qui s’illuminent
En obsèques exaltatives.
Mais, le soir même, aux heures blêmes,
Les volontés, dans la fièvre, revivent ;
L’acharnement sournois
Reprend, comme autrefois.

On se trahit, on se sourit et l’on se mord
Et l’on travaille à d’autres morts.
La haine ronfle, ainsi qu’une machine,
Autour de ceux qu’elle assassine.
On vole, avec autorité, les gens
Dont les avoirs sont indigents.
On mêle avec l’honneur l’escroquerie,
Pour amorcer jusqu’aux patries
Et ameuter vers l’or torride et infamant,
L’universel affolement.

Oh l’or ! là-bas, comme des tours dans les nuages,
Comme des tours, sur l’étagère des mirages,
L’or énorme ! comme des tours, là-bas,
Avec des millions de bras vers lui,

Et des gestes et des appels la nuit
Et la prière unanime qui gronde,
De l’un à l’autre bout des horizons du monde !

Là-bas ! des cubes d’or sur des triangles d’or,
Et tout autour les fortunes célèbres
S’échafaudant sur des algèbres.

De l’or ! — boire et manger de l’or !
Et, plus féroce encor que la rage de l’or,
La foi au jeu mystérieux
Et ses hasards hagards et ténébreux
Et ses arbitraires vouloirs certains
Qui restaurent le vieux destin ;
Le jeu, axe terrible, où tournera autour de l’aventure,
Par seul plaisir d’anomalie,
Par seul besoin de rut et de folie,
Là-bas, où se croisent les lois d’effroi
Et les suprêmes désarrois,
Éperdument, la passion future.

Comme un torse de pierre et de métal debout,

Avec, en son mystère immonde,
Le cœur battant et haletant du monde,
Le monument de l’or dans les ténèbres bout. »

« La Cité humaine », Renée Vivien

Dans le recueil Brumes de fjords, Renée Vivien (1877-1909) propose, avec « La Cité humaine », la rencontre d’une bergère avec des Trolls – les légendes nordiques imprègnent cette œuvre. Les Trolls se convainquent (ou se laissent convaincre) qu’ils travaillent pour une belle cause. Tandis que la bergère chercher à les raisonner et leur explique qu’ils ne parviendront jamais à leur idéal de bonheur qui est, en fait, un prétexte pour leur faire accomplir un travail difficile et sans fin. Il s’agit d’une contestation allégorique de l’ordre social.

«  Une bergère surprit un jour le labeur des Trolls.
Les Trolls travaillent sans relâche dans la nuit.
Ils font flamboyer d’immenses fournaises, ils y font monter et siffler les flammes, ils y jettent l’or et les rubis,
Car ils espèrent forger une lueur d’aurore.
Les Trolls travaillent sans relâche dans la nuit.
Et la bergère dit aux Trolls laborieux :
« Pourquoi vous agitez-vous ainsi dans les ténèbres ? »
Et les Trolls répondirent :
« Nous ne le savons pas ! »
La bergère dit aux Trolls laborieux :
« Jamais votre labeur n’enfantera un rayon d’aurore,
« Et vous êtes las de travailler dans la nuit.
« Quittez vos enclumes et vos lourds marteaux et montez vers le soleil.
« Le vent du matin souffle à travers les blés,
« Les coquelicots rougissent l’herbe humide,
« Et le ciel se reflète au fond des fjords lumineux.
« Vous êtes las de travailler dans la nuit :
« Jamais votre labeur n’enfantera une lueur d’aurore.
« Quittez vos enclumes et vos lourds marteaux et montez vers le soleil. »
Les Trolls lui répondirent :
« Nous ne savons pas le chemin qui mène au soleil :
« Laissez-nous à notre labeur dans la nuit.
Et la bergère dit une dernière fois :
Pourquoi vous obstiner à votre tâche éternellement vaine ? »
Et les Trolls lui répondirent :
« Nous ne le savons pas ! »
Les Trolls travaillent sans relâche dans la nuit. »

«  La Cigale et la Fourmi  », Jean de La Fontaine

À rebours de ce que l’on a pu voir dans « L’Avare qui a perdu son trésor », Jean de La Fontaine livre ici un texte des plus connus qui fait l’éloge du travail, de la prévoyance et de l’épargne. Mieux vaut prévenir que guérir, en somme !

« La Cigale, ayant chanté
Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
« Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’août, foi d’animal,
Intérêt et principal. »
La Fourmi n’est pas prêteuse :
C’est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
— Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
— Vous chantiez ? J’en suis fort aise.
Eh bien ! Dansez maintenant. »


Publié le 12 mars 2018. Mis à jour le 7 mars 2019